Luyanda Ngonyama n’est pas un catholique ordinaire. Il a grandi dans une township au sein d’une famille très croyante. Il rêvait de devenir prêtre mais il a choisi un chemin différent après trois ans de séminaire. Il s’est investi comme laïc dans le diocèse de sa ville et à la conférence des évêques de sa région. Pourtant, au cœur de la pandémie mondiale de sida, il lui était difficile d’accepter la position – selon lui, criminelle – de l’Eglise catholique sur les préservatifs. Il y a quelques mois, il a quitté la Conférence des évêques d’Afrique du Sud pour consacrer tout son temps à la plus grande association de lutte contre le sida du pays, Treatment Action Campaign. “Quand vous avez été témoin une ou plusieurs fois d’histoires où les gens auraient pu être sauvés s’ils avaient utilisé un préservatif, vous avez un problème de conscience, explique Ngonyama, 32 ans. Il faut être réaliste : les gens aiment le sexe, même en dehors du mariage.”
Selon Ngonyama et d’autres catholiques d’Afrique du Sud qui prônent l’utilisation du préservatif comme moyen de prévention contre le virus du sida – un groupe qui comprend des prêtres, des sœurs et au moins un évêque –, leur position n’est pas diamétralement opposée à celle de Jean-Paul II. Ils considèrent en effet les préservatifs comme des instruments efficaces pour lutter contre la propagation d’un virus qui tue des millions de personnes et non comme des contraceptifs. A partir de ce postulat, de nombreux catholiques sud-africains affirment que l’utilisation des préservatifs devrait être encouragée par une Eglise dont la doctrine centrale est le respect du caractère sacré de la vie humaine. La vie humaine est ce qu’il y a de plus précieux, de la conception à la mort, rappelle l’évêque Kevin Dowling, de Rustenberg, peut-être le plus célèbre défenseur catholique des préservatifs en Afrique du Sud. “Nous ne pouvons pas sauver la vie de tout le monde, mais nous pouvons sauver quelques vies grâce à l’utilisation des préservatifs.” Les partisans de cette position se targuent d’avoir la bénédiction de la Conférence des évêques d’Afrique du Sud, qui a déclaré en 2001 que l’utilisation du préservatif au sein des couples mariés était une question de conscience dans le cas où l’un des deux époux était séropositif.
Les dignitaires de l’Eglise catholique d’Afrique du Sud (qui compte 3,1 millions de fidèles) ont tenu à rappeler que cette exception devait le rester et qu’un autre paragraphe de la déclaration interdisait l’utilisation du préservatif comme allant à “l’encontre de la dignité humaine.” Mais de nombreux prêtres ont conclu que cette logique réservée aux couples mariés devait également s’appliquer à ceux qui vivent en concubinage ou à ceux qui sont mariés mais qui ne savent pas si leur conjoint est séropositif. Des associations catholiques autorisent même parfois la distribution de préservatifs dans leurs locaux – quand les supérieurs ne sont pas là. “En règle générale, plus un catholique s’implique dans la lutte contre le sida et plus il est favorable au préservatif, en deuxième recours” après la chasteté, observe Gunther Simmermacher, rédacteur en chef de The Southern Cross, un hebdomadaire catholique du Cap. “Tout catholique qui s’est retrouvé dans un taudis et a assisté à l’agonie d’une personne atteinte du sida, dira : ‘‘Bon d’accord, utilisez les préservatifs.’”