Dans ce campement de squatters du sud de Johannesburg, sans arbres, jonché de détritus et entouré de grillages, on disait que le sorcier du bidonville, Emmanuel Moloantoa, était un bon guérisseur. Tout a changé, il y a un mois, lorsqu’un enfant de 3 ans a disparu pendant que sa mère, qui habitait la hutte voisine, faisait la sieste. Quand le corps du jeune Thabang Malakoane a été retrouvé dans un sac-poubelle, sous une mince couche d’ordures, il lui manquait la main gauche et les organes génitaux. Le cerveau, le coeur et d’autres organes vitaux avaient également disparu. Les voisins sont convaincus que ce crime épouvantable a été commis par le sorcier, aidé d’un complice.
Les habitants de cette zone surpeuplée accusent ouvertement les deux hommes d’avoir eu recours à une pratique, aussi ancienne qu’atroce, qui consiste à sacrifier un individu pour prélever des organes qui serviront à préparer des potions et d’autres formes de muti (dérivé d’un mot zoulou signifiant "remède") destinés à chasser les mauvais esprits ou à porter chance à quelqu’un. "S’ils reviennent ici, nous les tuerons", lance Gladys Mbanzi, une femme de 34 ans dont la hutte borde un chemin de terre. Avant d’ajouter : "Si mes deux fils venaient à disparaître, nous mettrions le feu à leurs huttes. Pour nous, ils sont coupables." La police a incarcéré les deux hommes, mais, après plusieurs semaines d’enquête, l’inspecteur Isaac Nketle reconnaît que celle-ci piétine. "Les gens, explique-t-il, ne veulent pas faire de déposition." Dans le pays le plus riche et le plus développé d’Afrique, les meurtres rituels, d’enfants en particulier, demeurent un phénomène courant. Selon Gerald Labuschagne, responsable d’une unité de psychologie appliquée, la police sud-africaine ouvre en moyenne une enquête par mois sur ce type d’affaires. Deux autres cas avaient été signalés au cours des trois semaines précédentes : six hommes ont été arrêtés dans la province de l’Etat libre [ancien Etat libre d’Orange] pour avoir essayé de vendre la tête, les mains, les pieds, le coeur, les parties génitales et les intestins d’un corps humain ; et des adeptes du pique-nique ont découvert, le 20 septembre, la tête d’un enfant de 5 ans flottant à proximité d’un barrage, dans les environs de Johannesburg.
La plupart des Sud-Africains se disent révoltés par ces sacrifices humains. Mais leurs réactions semblent parfois manquer étrangement de vigueur. C’est peut-être à cause de la fréquence de ces meurtres et aussi de la forte criminalité dans le pays, où l’on enregistre quelque 22 000 homicides par an. Mais c’est sans doute également, disent les experts, parce que ces rituels mettent en évidence un aspect de la culture traditionnelle que les Sud-Africains d’aujourd’hui préféreraient laisser dans l’ombre. "Ils attirent l’attention sur la sorcellerie et le culte des esprits - des pratiques dont les gens ne veulent pas reconnaître l’existence", observe Anthony Minnaar, chercheur principal à l’Institut des droits de l’homme et des études pénales de Johannesburg.
Des assassinats réglés par un rituel précis
Le système sanitaire sud-africain est bâti sur des structures hospitalières modernes, mais il coexiste avec un réseau de sorciers dont les prescriptions comportent parfois des traitements des plus macabres. Au dire de certains, la croyance dans le pouvoir de ces guérisseurs est plus répandue que ne le laisse supposer le vernis de modernité dont se pare le pays.
Les sacrifices humains sont exécutés selon un rituel bien précis. En règle générale, le client qui souhaite faire organiser un sacrifice prend contact avec un sorcier, qui va ensuite charger un homme de main de récupérer des parties de corps humain afin de réaliser l’opération rituelle. Une main enterrée sous le seuil d’un magasin est censée attirer la clientèle ; les parties génitales auraient le pouvoir d’accroître la virilité ou la fertilité ; la graisse de l’estomac garantirait de bonnes récoltes. La tradition veut que le traitement ait davantage d’effet lorsque les prélèvements sont effectués sur des victimes vivantes - et, en particulier, sur des enfants -, car leurs cris éveillent les puissances surnaturelles. Selon la police sud-africaine, la plupart de ces crimes ont lieu dans les zones rurales, où les coutumes tribales et les superstitions restent vivaces. Mais les villes ne sont pas pour autant épargnées. L’an dernier, un homme a été arrêté à Krugersdorp, à l’ouest de Johannesburg, après avoir essayé de vendre une tête humaine pour 1 300 dollars. La même année, sur un marché de médecine traditionnelle situé sous une voie aérienne de Johannesburg, un journaliste qui s’était fait passer pour un client s’est vu proposer un cerveau humain, un oeil et des rotules pour 230 dollars.
Gerald Labuschagne, le psychologue de la police, souligne que certains représentants de la classe politique du pays croient également aux vertus médicales des différentes parties du corps humain. "Je ne pense pas, a-t-il déclaré, que ces croyances se limitent à des individus issus d’une certaine classe ou ayant un faible niveau d’éducation." Pour ceux qui croient que le surnaturel peut favoriser la réussite et que les potions à base de plantes ou d’animaux permettent de chasser les mauvais esprits, le sacrifice humain "consiste simplement à pousser le bouchon un peu plus loin", estime-t-il. En 1995, le gouvernement a entrepris de lutter contre ces meurtres rituels en faisant des enquêtes sur la violence liée à la sorcellerie. Il a proposé d’imposer une réglementation aux sorciers et d’organiser une campagne d’information pour "ouvrir l’esprit des gens". Mais, selon un fonctionnaire du ministère de la Sécurité de la province, cette campagne n’a jamais été lancée. Et le Parlement n’a toujours pas promulgué de loi pour réglementer la sorcellerie. Takalane Mathiba, qui dirige une association privée de 80 000 sorciers, déclare que son réseau a tenté de venir en aide à la police mais qu’il n’a pu agir sur les charlatans qui font commerce d’organes et d’os humains.
200 manifestants réclament l’exécution des suspects
Pour certains policiers, il y a toutefois un signe positif : l’indignation est en train de remplacer la peur du sorcier dans l’esprit du public. En ce qui concerne l’affaire de la province de l’Etat libre, par exemple, la mise en accusation des six suspects a poussé 200 manifestants à réclamer leur exécution. Récemment, les voisins de Thabang Malakoane se sont pressés dans la hutte de sa mère - une pièce unique, avec les toilettes à l’extérieur - et lui ont fait part de leur volonté de chercher vengeance eux-mêmes en cas d’échec de la police. Mais aucun témoin n’a encore fourni de piste solide. Comme la plupart des occupants des squats, la mère de Thabang, Mosele Malakoane, vit dans une hutte faite de boue séchée et de tôles rouillées, dont le toit est recouvert de feuilles de plastique noir maintenues en place par des pierres. L’aménagement intérieur se limite au strict minimum : quelques meubles en bois, un lambeau de rideau accroché à une minuscule fenêtre, un poêle à mazout et un lit qu’elle partageait avec son fils. Thabang possédait deux vieux jouets : un bulldozer et un petit avion gris.
Malakoane raconte que son fils restait toujours près d’elle. Mais, le 30 août, elle l’a laissé jouer dehors en compagnie d’un camarade de 5 ans, pendant qu’elle faisait sa sieste. Ce qui s’est passé ensuite est confus. Nketle, l’inspecteur, lui a dit que Khanye, un jeune homme qui vivait dans une hutte voisine, avait avoué avoir joué avec son fils, puis, ne trouvant pas sa mère, l’avoir emmené chez le sorcier. Moloantoa était alors en pleine séance d’incantation. Les voisins disent avoir entendu le son du tam-tam. Après la découverte du corps de Thabang, une femme a dit à Malakoane avoir vu cette nuit-là son fils vivant dans la hutte du sorcier. Mais elle a refusé de parler à la police. Quant à Moloantoa, il a nié la présence du garçon dans sa hutte. "Il dit même ne pas savoir de qui il s’agit, déclare l’inspecteur. En fait, tout le monde nie avoir vu ceci ou cela, d’où nos grandes difficultés à trouver un suspect tangible."
* Sharon LaFran iere *