Dans les collines luxuriantes du district de Makhado, dans la province du Limpopo, où la propriété de plus de 90 % des terres est en question, même les noms sont sujets à litige. Ainsi, en 2003, la ville autrefois nommée Louis-Trichardt, en l’honneur d’un pionnier afrikaner, a été officiellement rebaptisée Makhado, du nom d’un chef de tribu venda. Mais de nombreux habitants continuent de la désigner par son ancien nom afrikaner. Autre signe de cette guerre toponymique, un panneau installé il y a trois semaines par la municipalité de Songozwi a été si bien barbouillé de peinture que le nom de cet ancien village venda n’est pratiquement plus lisible. Songozwi était naguère un bastion de la lutte contre le colonialisme et l’apartheid. Ses habitants ont toujours résisté aux envahisseurs et abrité dans des grottes voisines les combattants de la liberté. Sur la colline qui surplombe le village, on peut encore voir des tas de cailloux destinés à servir de projectiles.
En 1990, le clan Mphephu a revendiqué la propriété de huit fermes situées dans les alentours de Songozwi. La Commission des plaintes foncières a validé sa demande l’an dernier et l’a publiée au Journal officiel. Bien que le délai de trente jours prévu pour contester les plaintes soit déjà écoulé, le dossier n’a toujours pas été bouclé. Le chef du village, A. B. Mphephu, laisse libre cours à sa colère. “Nous ne savons pas où en sont les choses. On nous demande d’être patients, mais nous ne cessons d’attendre.” Dans tout le pays, les autorités font traîner les procédures, obligeant les demandeurs à mettre leur vie entre parenthèses. Durant les dix années qui ont suivi la fin de l’apartheid, quelque 57 500 plaintes ont été classées, ce qui en laisse 22 400 à traiter d’ici à la fin de l’année.
Selon Justice Maneje, de la Nkuzi Development Association, une ONG qui aide les demandeurs, seule une poignée de plaintes ont été traitées à Makhado dans les délais prévus. Selon lui, si la réforme agraire tarde à être appliquée, c’est parce que certains propriétaires refusent de coopérer. Au début du mois de février, quelque 500 demandeurs ont manifesté dans la ville et remis au maire une déclaration accusant les fermiers locaux d’entraver la procédure de restitution. Le chef du clan Mphephu, qui était représenté à la manifestation, se dit prêt à se battre si le gouvernement ne restitue pas les terres.
A en croire Bill Oldreive, dont la ferme est située sur les terres revendiquées par le clan, la guerre est déjà ouverte. “Nous avons eu de bonnes relations avec le village pendant longtemps, mais aujourd’hui ils veulent me tuer”, confie-t-il. Les hostilités ont commencé au mois de décembre, quand Oldreive a interdit aux villageois l’accès à un chemin qui traverse sa propriété et relie Songozwi à la grand-route. Le fermier raconte qu’il a rencontré les membres du clan à plusieurs reprises et qu’il leur a expliqué la nécessité d’installer une barrière et de creuser des tranchées pour éviter que ses terres ne deviennent une réserve de chasse. Il ajoute que son père avait autorisé les villageois à aménager ce passage à l’occasion des funérailles de leur chef, en 1985, mais qu’ils doivent désormais emprunter un chemin forestier, jusqu’à ce que la plainte soit réglée. La seule obligation légale qu’il soit tenu de respecter est d’avertir la Commission des plaintes foncières avant de prendre toute initiative. “Il ne s’agit pas d’un problème racial mais juridique”, souligne-t-il.
“Mon père est arrivé ici les mains vides”
Mpfariseni Phophi, le petit-fils du précédent chef Mphephu, ne partage pas cet avis. Ses responsabilités à la tête de la province ne l’ont pas empêché de se mêler du conflit, bien au contraire : sous son autorité, des engins municipaux ont démoli la barrière et comblé les tranchées sous le regard de la police et des habitants de Songozwi. Oldreive, qui dénonce l’“invasion” de sa ferme, a obtenu du tribunal que la municipalité réinstalle une barrière et creuse de nouvelles tranchées avant le 21 février. “S’ils se représentent, dit-il, on sera prêts à les arrêter. On ne laissera pas la situation s’embourber comme au Zimbabwe.” Lors d’une rencontre fortuite et quelque peu tendue sur les lieux de l’action, Oldreive et Phophi défendent chacun leur position. “Nous devons nous assurer, vous et moi, que notre pays ne s’engagera pas sur la même voie que le Zimbabwe”, commence Phophi. “Mon père est arrivé ici les mains vides, répond Oldreive. Il s’est tué à la tâche pour me laisser quelque chose. Il n’a jamais chassé personne de sa propriété ; c’est lui qui a permis l’aménagement d’un passage.” Le face-à-face se termine par un timide serrement de mains.
Au dire de Fritz Ahrens, responsable de la section locale du Syndicat agricole du Transvaal, les fermiers eux-mêmes souhaitent que les plaintes soient traitées le plus rapidement possible, car ils sont contraints de mettre leurs activités en veilleuse en attendant les résultats et subissent de ce fait une perte de revenus. Pourtant, Ahrens fait partie des fermiers de la région qui n’ont pas laissé les inspecteurs de la Commission pénétrer sur leurs terres, exigeant qu’on leur présente des preuves écrites à l’appui des plaintes. Or de telles preuves sont difficiles à se procurer, dans la mesure où la plupart des personnes privées de leurs terres n’ont jamais eu de titre de propriété. La Commission se fonde sur les témoignages oraux des demandeurs, qui dressent eux-mêmes la liste des repères naturels, des sites d’inhumation et des ruines. L’affaire prend un tour encore plus compliqué quand plusieurs villages revendiquent les mêmes terres. A l’issue de longues négociations avec les propriétaires, il faut déterminer le dédommagement, ce qui peut faire traîner davantage encore la procédure. Quand les négociations échouent, le tribunal en charge du dossier est habilité à intervenir, mais à ce jour aucun fermier n’a été exproprié par l’Etat.
Kristy Sieg fried