Une femme vêtue d’une veste noire marche dans Selby Street, au centre de Johannesburg. Une pierre à la main. Regardant par-dessus son épaule, elle la brandit en direction de celui qui la suit. Un homme, dans des vêtements déchirés et trop grands pour lui, se rapproche en titubant. La femme crie et jette sa pierre. Il se précipite sur elle, la fait tomber, la soulève comme une plume, l’emmène derrière un pilier, la viole.
Au sixième étage du Carlton Center, devant leur rangée d’écrans, une équipe d’“analystes” observe la scène en direct. Le viol a été filmé par l’une des 176 caméras de surveillance installées dans le quartier des affaires. Mais, ce jour-là, il est trop tard pour porter secours à la victime. “Les policiers étaient occupés ailleurs, par un autre viol”, explique Maurice Kordom, le directeur technique du centre. La police a pourtant fini par arriver et par séparer de sa victime le violeur, qui avait encore le pantalon sur les chevilles.
Depuis l’installation de caméras, en 2000, le taux de criminalité dans le centre de Johannesburg a chuté de 80 %, indique Neville Huxham, directeur des communications de Cueincident, l’entreprise chargée de la mise en place. Johannesburg a suivi Le Cap, qui a eu recours à ce système dès 1998, et précédé Pretoria, qui s’y est résolue en 2004. Mais aucune caméra n’est encore installée à Hillbrow, à Berea ni dans d’autres coupe-gorge du centre de Johannesburg. Une seule caméra de télévision en circuit fermé, équipée d’un objectif qui permet de voir avec précision des scènes se déroulant à 3 kilomètres de distance, coûte 18 000 rands (environ 1 900 euros). Sans compter les kilomètres de fibre optique qui permettent de la relier à la salle des commandes, ni les coûts de l’entretien vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La municipalité ne sait pas quand elle aura les moyens d’équiper de nouveaux quartiers, reconnaît Virgil James, porte-parole du comité pour la sécurité publique. Analyste du centre, Ndumiso Netshiozwe a pris cet emploi pour contribuer à la lutte contre la criminalité, dit-il. Même s’il est très pénible d’être le témoin de ces horreurs en sachant qu’il ne s’agit pas de fiction. De nombreuses scènes sont effroyables : un chauffeur de taxi écrase délibérément un piéton, un cambrioleur tire à bout portant dans le ventre d’un homme… Mais d’autres sont beaucoup plus cocasses. Ainsi l’histoire de cet homme qui brise la vitrine d’une boutique Foschini [une grande marque de vêtements en Afrique du Sud] pour voler des mannequins tout habillés. “C’était la Saint-Valentin et il voulait simplement trouver un joli cadeau pour sa petite amie”, raconte en riant M. Kordom pendant que nous regardons sur l’écran courir vers un parc, avec trois mannequins sous chaque bras, le voleur romantique, qui sera arrêté en quelques minutes.
Les caméras sont un moyen de protection pour les enfants des rues, la nuit. Ils se rassemblent généralement autour de la caméra installée à l’angle des rues Fox et Kruis ; s’ils ont besoin de la police, ils font un signe. Le centre-ville était si dangereux que les techniciens chargés d’installer le système ont eux-mêmes souvent été victimes de vols et ont dû se faire accompagner par la police, rapporte M. Kordom. “Aujourd’hui, les choses sont bien différentes. Je n’ai plus peur de la ville. Ce n’est plus la peine de regarder en permanence par-dessus son épaule.”