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Plongée au cœur de la pauvreté blanche

jeudi 12 janvier 2006, par

Avec la fin de l’apartheid et des systèmes de protection sociale mis en place pour aider les Blancs les plus pauvres, un nouveau prolétariat s’est développé dans l’indifférence générale.

De ses énormes mains noires de crasse, il porte à sa bouche une grande feuille de plastique froissée qui a servi à emballer du poulet et qui sent la viande rance. Il arrache l’étiquette du code-barres, lisse le plastique et le replie soigneusement. Il retraite ainsi chacune des feuilles. Il ne réagit pas à la puanteur, il ne la sent même pas. “On m’en donne pas mal d’argent au centre de recyclage. Ils savent que je leur apporte du plastique propre”, explique Gerhard Vermaak. Ses voisins le surnomment Satan – “à cause de ça”, dit-il en montrant le pendentif en forme de serpent qu’il porte autour du cou, mais peut-être surtout à cause de sa présence intimidante, de ses longs cheveux attachés en queue de cheval, de la rudesse de ses manières. Il possède son propre campement de squatters sous un massif de gommiers, à Danville, une zone traditionnellement habitée par des Blancs pauvres, à l’ouest de Pretoria.

Ayant longtemps bénéficié d’une situation relativement privilégiée, les Blancs pauvres d’Afrique du Sud doivent désormais s’adapter, ou du moins survivre. Même si bon nombre d’entre eux n’en ont pas du tout conscience, ils sont aujourd’hui confrontés à une réalité dont ils avaient été préservés pendant des décennies. Pendant les crises agricoles et la Grande Dépression, les Blancs pauvres des campagnes ont afflué vers les villes pour y trouver du travail. Ils ont souvent commencé par s’installer dans les taudis multiraciaux qui s’étaient développés autour des centres industriels. Les élites avaient alors compris que ces Blancs pauvres, en accédant à une conscience de classe, risquaient de faire cause commune avec les Noirs au détriment du capitalisme afrikaner naissant. Un quart des Afrikaners vivaient dans une très grande pauvreté. La classe dirigeante avait décidé de faire de ce sous-prolétariat le porte-étendard du nationalisme afrikaner. On leur avait attribué des emplois, tout en faisant en sorte, via un système de quotas, qu’aucun Noir qualifié ne puisse les supplanter. Ils avaient aussi bénéficié d’aides au logement et d’autres avantages sociaux. Finalement, toutes les grandes villes ont eu leur township abritant des Blancs pauvres, comme à Jan Hofmeyr et à Danville. Il s’agissait de logements décents construits autour de parcs, pourvu d’équipements culturels et de loisirs. Il s’agissait de faciliter l’accès des Blancs pauvres aux classes moyennes, sous l’œil attentif de travailleurs sociaux. Mais ces Afrikaners sont loin de s’en être tous sortis, et on en voit de plus en plus mendier aux carrefours. Ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, à en croire certains. Les Blancs pauvres sont souvent perçus comme des alcoolos et des drogués, mentalement déficients, bêtes, gros – “la honte de leur race”. A mesure que les autres Blancs s’enrichissaient grâce à l’apartheid, les Blancs pauvres sont devenus une minorité et ont cessé de servir d’élément rassembleur. L’avènement de la démocratie a précipité leur déclin. Les mesures d’élargissement des prestations [aux Noirs] les ont exclus de tout accès privilégié à l’aide sociale. La libéralisation économique a mis fin à leur prédominance dans les entreprises publiques. Un Blanc sur dix vit dans une pauvreté absolue.

La famille vit souvent de nourriture périmée

Utilisant de la ferraille, du bois, de la toile goudronnée – une denrée précieuse – et du carton, Gerhard Vermaak a construit un baraquement, un de ces mkukhus qu’on ne trouve que dans les zones habitées par les Blancs pauvres. Il y vit avec sa femme, Helen, sa belle-fille, un couple qui loue une roulotte et trois familles noires auxquelles il loue des baraques. Celles-ci sont entourées de canapés défoncés et de tas d’ordures. La seule chose qui distingue cet endroit d’une décharge, c’est qu’on y trie les déchets : carton, plastique, verre et métal. Paradoxalement, Gerhard Vermaak ne se considère pas comme un laissé-pour-compte. “Je ne suis pas pauvre. Quand on est pauvre, on ne fait rien. Moi, je suis un homme d’affaires. Je loue les baraques 40 rands [5,50 euros], la roulotte 100 rands, je leur vends des poulets 20 rands pièce, et je propose aussi des trucs à recycler”, assure-t-il. En moyenne, il lui faut trois mois pour collecter une bonne quantité de déchets de chaque catégorie, dont il peut tirer environ 300 rands. “Tout dépend de la chance ; parfois, je peux mettre six mois à ramasser de quoi vendre.” Sa femme touche une pension d’invalidité de 700 rands par mois, et la famille vit souvent de colis de nourriture périmée. Gerhard Vermaak était maçon. Mais, dit-il, “je ne trouve pas de travail, et, si par hasard on me propose quelque chose, on me paie mal – moins de 1 000 rands par mois, et il faut quand même que je travaille comme un esclave… Je préfère faire ce que je fais, je suis mon propre patron.” Il attrape son chariot et s’en va sur la route à la recherche de déchets utilisables.

Son terrain de chasse favori : les Bazars, dans le centre de Danville. Arrivant à 7 heures du soir, il attend la fermeture pour se mettre à trier les boîtes et les plastiques, dont il fait de petits tas après avoir enlevé les agrafes et les étiquettes. Les propriétaires du magasin respectent son travail. “Ici, personne n’a le droit de l’appeler Satan, il fait du bon boulot.” En échange, on lui donne une ou deux miches de pain et un paquet de viande. Le bien le plus précieux de Vermaak est un pick-up de 1970 qu’il essaie de réparer pour pouvoir élargir son rayon d’action. “Si j’arrive à le réparer, je pourrai gagner assez d’argent pour m’acheter un terrain et y construire une maison”, affirme-t-il avec optimisme. Pour se rendre à Booysens, la ville voisine, il suffit de prendre le tunnel de Daspoort. Beaucoup de gens y vivent dans des conditions misérables. Pour s’en rendre compte, il faut aller à leur rencontre. Derrière les murs des préfabriqués, les grandes cours intérieures des maisons de Pretoria West abritent souvent des familles qui n’ont ni l’électricité ni l’eau courante. La plupart des locataires arrondissent leurs fins de mois en sous-louant la cour à une famille. Attie de Vos, 42 ans, a vécu dans une de ces cabanes. Il lui en coûtait 200 rands pour une seule pièce. La cabane comportait six autres chambres construites de bric et de broc, louées entre 800 rands et 1 000 rands chacune. N’arrivant plus à payer le loyer, Attie de Vos et sa femme, Kathleen, et leurs enfants, Roeleen et Thea-Lize, sont partis vivre dans une autre cour, où ils ont pu monter une tente de toile bleue, aux pièces séparées par des rideaux de tulle. Non loin de là, de Vos fabrique une bicoque en utilisant des palettes ayant servi à transporter des cartons de Coca-Cola. “Je ne peux pas la finir pour l’instant. On paie 300 rands de loyer, les gens à qui on loue ne peuvent plus payer eux-mêmes leur loyer, ils viennent de donner leur congé. Du coup, je ne sais pas si on va pouvoir rester”, explique-t-il.

“Ce n’est pas un travail pour une Blanche”

“Ek het geval” [Je suis tombé], lance de Vos pour décrire sa situation. Il avait bénéficié de la politique nationaliste pour l’emploi. Après avoir terminé son service militaire, il avait travaillé dans les chemins de fer, avant de trouver un emploi stable au conseil municipal de Pretoria. “Je m’étais même acheté une maison”, raconte-t-il. Puis, lorsque la discrimination positive a été mise en place, il a été poussé à la démission. “J’ai perdu ma maison, puis ma femme m’a quitté, poursuit-il. Alors, pour survivre, je me suis mis à vendre des légumes à l’arrière de mon pick-up.” Aujourd’hui, il est smous (colporteur). Il fabrique des allume-feu de son invention – une formule secrète à base d’essence, de polystyrène expansé et de plastique, qui brûle même sous l’eau – et les vend 20 rands la bouteille. Il travaille sept jours sur sept. Il a la peau tannée par le soleil à force de passer son temps sur les routes. “Vivre sous la tente, dit-il en riant, chaque fois que je rentre du travail, ça me donne un peu l’impression d’être en vacances.” Mais il ne gagne pas assez pour nourrir correctement sa famille. Tous les mercredis, Kathleen traverse la route pour recevoir un paquet de nourriture du centre social. En parlant avec une conseillère, elle apprend que cette dernière paie sa domestique noire 60 rands par jour. Elle lui demande si elle ne pourrait pas faire ce travail à sa place. La femme lui répond alors sèchement que “ce n’est pas un travail pour une Blanche”.

P.-S.

Nadine H utton

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