Frost – tout écolier américain confirmera –, c’est ce poète qui avait écrit que “les bonnes clôtures font les bons voisins”. A Johannesburg, au cours des dix dernières années, des clôtures ont coupé 1 245 rues publiques du monde extérieur. Des clôtures qui sont évidemment l’antithèse des rapports de bon voisinage. Elles ont pour but de protéger ceux qui sont derrière – en majorité des Blancs riches – d’une vague de crimes et de délits en général commis par des Noirs pauvres.
C’est pour cette raison que Karvelas s’est lancé dans une croisade pour les abattre. L’idée que les Blancs puissent interdire les rues des villes aux Noirs pauvres n’est pas seulement illégale, c’est un retour à l’époque où des millions de Noirs étaient parqués dans des homelands et des townships, et n’avaient pas le droit d’entrer dans les zones des Blancs sans un permis délivré par le gouvernement.
“En fait, on est passé de l’enfermement des masses à l’exclusion des masses. Pour moi, c’est tout simplement une autre forme d’apartheid.” Karvelas, qui dirige un établissement scolaire et donne des cours à l’université, a créé un groupe de pression et un site Internet pour défendre sa cause. Il a harcelé la mairie de Johannesburg, laissé entendre qu’il allait contester la constitutionnalité de ces barrages urbains devant les tribunaux et défendu le mois dernier le dossier devant le Human Rights Council. Dans la plupart des grandes villes, il serait considéré comme l’une de ces mouches du coche qui bourdonnent de façon irritante pendant les réunions du conseil municipal. Mais il est vrai que, dans la plupart des grandes villes, la question se réglerait lors de réunions soporifiques de sous-commissions à la circulation urbaine ou de conseils de quartier.
Ce n’est pas le cas à Johannesburg. L’affaire fait grand bruit ici, chez les riches comme chez les pauvres, chez les Noirs comme chez les Blancs. Elle ne pose pas seulement la question épineuse de l’équilibre entre la libre circulation des personnes et le droit à la sécurité des propriétaires. Elle remet en cause une idée qui fédère encore cette société multiraciale dix ans après la fin de l’apartheid – le miracle de la nation “arc-en-ciel”, née toute faite du cerveau tolérant de Nelson Mandela. Quoi qu’en dise Karvelas, l’affaire n’est pas seulement une question de race et à plus d’un égard.
“En deux ans et demi, il n’y a eu aucun crime”
Les barrages urbains – les Sud-Africains les appellent “booms” – ont fait leur apparition dans les riches banlieues nord de la ville en 1994. L’exode de nombreux fonctionnaires blancs a provoqué une baisse spectaculaire de la protection policière et une augmentation des crimes violents. C’est la criminalité, non la race, qui explique le boom des booms, affirment les partisans de ces derniers. Johannesburg a la réputation d’être l’une des villes le plus violentes du monde – ce que le gouvernement qualifie de mythe raciste. Mythe ou non, la criminalité est un véritable problème : après avoir étudié les statistiques de la police pour l’année 2001, le très estimé Centre pour l’étude de la violence et la réconciliation a conclu que 1 habitant de la ville sur 100 a été victime d’une attaque à main armée, 1 sur 650 s’est fait voler sa voiture sous la menace et 1 sur 1 981 s’est fait tuer cette année-là. La plupart de ces actes touchent les zones pauvres. Les habitants des beaux quartiers courent-ils un risque réel ou ont-ils seulement peur ? Cela reste à débattre. Ce qui est moins contestable en revanche, c’est que les barrages font vraiment baisser la criminalité pour ceux qui sont derrière. Alphen Park, un quartier de la classe moyenne situé à l’est du centre-ville, a connu une succession de vols de voiture avec violence, d’attaques à main armée, de vols de voiture et un meurtre avant d’obtenir l’autorisation de barrer ses accès. “En deux ans et demi, il n’y a eu aucun crime”, affirme au téléphone George Botha, dont la société supervise les barrages et la lutte contre la criminalité à Alphen Park et dans les quartiers voisins. “Pas de vols de véhicule sous la menace d’une arme. Pas de viols. On a pris un fer à repasser dans une cuisine, je crois.”
Combined Chairpersons for Road Closures, un groupe de pression qui défend les barrages routiers dans une quarantaine de quartiers, n’y va pas par quatre chemins. “Les choses sont ici quelque peu différentes des ‘normes sociales’ [européennes ou américaines]”, explique dans un courriel Pat Redford, le leader du groupe. “On a des bandits de grand chemin qui agissent en permanence, des pirates de la route, des attaques à main armée – tous les citoyens de toutes les couleurs et de toutes les classes sociales qui ne peuvent pas compter sur une police compétente sont visés.” Judith Stockhill, conseillère de Sandhurst, un quartier couvert de barrages, en a assez d’entendre dire que ceux-ci excluent les Noirs pour que les Blancs se sentent en sécurité. La plupart des victimes de la zone, dit-elle, sont des employés de maison ou des jardiniers noirs qui habitent la township voisine d’Alexandra et se rendent à pied à leur travail. “Les victimes sont en majorité noires parce que la population est en majorité noire”, explique-t-elle.
Michael Wi nes