"Retour vers notre futur”, titre The Star dans un article qui nous ramène à l’atmosphère électrique de 1994, entre tensions et espoirs. “Le 14 avril, un débat télévisé en direct opposait Frederik De Klerk et Nelson Mandela, et le monde entier était devant son poste. Le jour où nous avons voté [le 27 avril 1994], ceux qui avaient plus de 28 ans se rappellent les longues files d’attente. Des rumeurs étranges envahissaient le pays : les femmes de ménage prendraient le pouvoir ; l’eau et l’électricité seraient coupées… Tout semblait indiquer que des élections violentes allaient avoir lieu. Cela ne s’est pas produit".
Le 14 avril 2004, les Sud-Africains voteront à l’occasion des troisièmes élections générales démocratiques et rééliront probablement Thabo Mbeki au poste de président de la République. Face à une opposition qui peine à rassembler, le Congrès national africain (ANC) jouit encore de sa légitimité de parti libérateur du pays et rêve même de faire mieux qu’en 1999, où il avait recueilli 66,35 % des votes.
Pour la presse sud-africaine, le vrai rendez-vous aura lieu le 27 avril 2004, jour de l’investiture du président de la république, quand l’Afrique du Sud fêtera ses dix ans de démocratie. “Beaucoup de mes rêves se sont réalisés”, confie John Battersby, un journaliste chevronné du Cape Times. “Des millions de Sud-Africains ont retrouvé leur dignité et l’égalité des chances est devenue un objectif à atteindre dans le cadre du projet de construction de la nation. Le racisme est devenu tabou et les femmes bénéficient d’une place juste dans la société.” “Mais penser que le 27 avril 1994 tout l’héritage de la discrimination a été éliminé de notre culture politique est, au mieux, naïf”, souligne un analyste dans le Mail and Guardian.
D’ailleurs, les dossiers de l’apartheid sont loin d’être classés. La Commission vérité et réconciliation, qui a entendu des criminels du régime de l’apartheid, a offert l’amnistie dans certaines conditions. Mais une partie des coupables courent encore. Aujourd’hui, le procureur national rouvre des enquêtes et menace de mettre ces gens en prison. Kathu Maïmala, un éditorialiste du Star, dénonce la réaction de certains Sud-Africains : “Pourquoi maintenant ? Ces poursuites risquent de saper la réconciliation, disent-ils". “Mais ceux qui sont aujourd’hui menacés de prison n’ont pas voulu contribuer à la réconciliation”, répond le journaliste du Star.
Pour lui, “les racistes se cachent derrière le concept de réconciliation. L’Etat doit donc garantir par la justice que le racisme va à l’encontre des valeurs de la société sud-africaine. Le message est important car les agressions racistes existent toujours, notamment dans les petites villes". Récemment, un ouvrier agricole noir a été battu et jeté aux lions par son employeur blanc. Une semaine avant, un fermier blanc, qui avait tué un de ses employés noirs qui refusait de travailler de nuit, est sorti de prison en versant une caution de 4 400 euros. C’est dans les fermes isolées que les schémas de l’apartheid sont encore les plus présents : “La violence est souvent la manifestation d’une relation maître-domestique entre Blancs et Noirs”, observe The Star.
Pourtant, la presse souligne que l’Afrique du Sud a fait un grand pas en avant grâce à la discrimination positive : “Un nouvel establishment plus jeune, plus noir et plus riche” apparaît, écrit Ferial Haffajee, la rédactrice en chef du Mail and Guardian. Il y a encore cinq ans, Thabo Mbeki dénonçait un pays “séparé en deux nations : l’une blanche et riche et l’autre noire et pauvre”, rappelle le Star. Cette année, “fort heureusement, le concept des deux économies – l’une, développée, qui joue un rôle majeur dans la dynamique mondiale et l’autre, rurale et pauvre – a remplacé la théorie des deux nations, qui divisait la société”, écrit une analyste politique dans le Cape Times. Si la classe supérieure devient de plus en plus multiraciale, le Mail and Guardian souligne qu’"il est indéniable que l’économie reste largement dirigée par les Blancs".
Pour Jovial Rantao, éditorialiste du Star, l’idée des deux économies repose uniquement sur le politiquement correct, propre à l’Afrique du Sud postapartheid. “La couleur de peau est devenue un gros mot. Pour dire ‘Noir’, on dit ’précédemment désavantagé’. Mais les mots ne changent pas le fond. Il y a des millions de Sud-Africains qui sont pauvres, et ils sont noirs". Une masse particulièrement touchée par le chômage et le sida, qui vit dans des bidonvilles ou dans la rue. “La pauvreté grandissante est restée la plus grande menace que connaît notre jeune démocratie et son éradication le plus grand défi pour le président au cours de son second et dernier mandat”, conclut le Cape Times.
Anaïs Charles -Dominique