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Rian Malan : Le blues du polémiste

mardi 3 août 2004, par

L’écrivain afrikaner Rian Malan, provocateur-né, a réussi à se mettre à dos à peu près toute l’Afrique du Sud : Blancs, Noirs, gens de gauche et réactionnaires. Il faut dire que Rian Malan n’aime que les sujets qui fâchent.

Chez Rian Malan, le visiteur est accueilli par le personnage en même temps que par sa forte odeur corporelle. Pour être honnête, il est 10 heures du matin. Malan a l’air tombé du lit, à peine réveillé pour ouvrir la porte de sa villa dominant False Bay [au sud du Cap]. Peut-être n’est-ce qu’un mauvais jour. Mais, le lendemain matin, Malan est le même : odeur envahissante, cheveux en bataille, vêtements froissés et ongles noirs. Le célèbre auteur du best-seller du début des années 90, Mon coeur de traître [Plon, 1991], ne se préoccupe guère de sa toilette, ces temps-ci. Il reste néanmoins charmant, ses allures distinguées à la Gregory Peck sont intactes bien que quelque peu malmenées par une vie mouvementée. Une sorte de frénésie émane de lui, comme s’il était sur ses gardes, semblable à une forteresse assiégée dans cette nouvelle vie, dans ce nouveau pays, cette apparente normalité. Tout cela l’ennuie. Malan a besoin de combat. C’est là qu’il se sent le mieux. Malan reste prudent. Une peur primitive le tourmente : que les Noirs finissent par se venger des Blancs, même si rien ne le laisse présager jusqu’à présent. Sa femme, mariée avec lui depuis six ans, pense qu’il a besoin de se faire soigner. "Elle a certainement raison", déclare-t-il. L’homme est un intellectuel provocateur, dont l’illustre plume frappe comme un pic à glace. Au cours des dix dernières années, Malan a attaqué au vitriol à peu près toutes les facettes de la nouvelle Afrique du Sud : son gouvernement noir, ses richesses, sa commission Vérité et Réconciliation. Sans le moindre avertissement, il crée l’événement parmi la classe politique : après avoir agité pendant des années le spectre du chaos à venir, Malan déclare avec humilité qu’il avait tort. Malan est un Afrikaner, dont la famille est arrivée en Afrique du Sud en 1688. Jacques Malan, huguenot français, se trouvait parmi les premiers colons à arriver au cap de Bonne-Espérance. La famille Malan "s’est répandue dans toute la région comme un fléau, s’appropriant tout et mettant finalement en place un système appelé apartheid afin de recouvrir d’un mince vernis de moralité ce qui n’était en réalité que pure oppression", affirme Malan. D. F. Malan, Premier ministre à l’arrivée au pouvoir des Afrikaners, en 1948, fait aussi partie de la famille. Tout comme Magnus Malan, ministre de la Défense, dont les troupes ont violemment réprimé la résistance noire dans les années 70 et 80. Des générations entières de Malan ont écrit l’histoire de l’Afrique du Sud. Et, si tout devait se payer un jour, le comportement des Malan envers les Africains aurait dû coûter très cher à leurs descendants. C’est en tout cas ce qu’attendait Malan : les Noirs massacrant les Blancs au lendemain des premières élections libres.

Après 1994, il a prédit la ruine : "Viol ! Armes et destruction ! Usines abandonnées ! Enseignants ivres ! Administration où les téléphones sonnent dans le vide !" Il avoue aujourd’hui : "J’étais mauvais perdant." "J’étais gonflé d’adrénaline, prêt pour l’ultime confrontation. Et j’ai continué comme ça pendant des années, m’en prenant à la commission Vérité et Réconciliation, attaquant Mandela. Quoi qu’il arrive en Afrique du Sud, je disais : ’Voilà ! Je vous l’avais bien dit. L’heure de payer a sonné. C’est inévitable. L’administration s’effondre. Les livraisons ne sont plus assurées. Tout ça n’est qu’une mauvaise blague.’ Et c’est vrai, un jour je me suis réveillé et je me suis rendu compte que je n’étais sceptique que par désespoir, que mon âme était rongée et que tout ce que je disais ne tenait pas debout." Il écrit donc ceci en février : "Tout ce que je peux dire, alors que les dix ans [de cette démocratie] approchent, c’est que la Bible a raison sur un point ou deux. Il est infiniment plus difficile de recevoir que de donner, surtout lorsqu’on est arrogant et que l’on reçoit le pardon ou la pitié. Le cadeau, en 1994, était tellement énorme qu’il m’est resté en travers de la gorge et je n’ai pas été capable de dire merci. Mais je ne suis pas assez orgueilleux pour ne pas le dire aujourd’hui." Chez les Blancs d’Afrique du Sud, les excuses de Malan ont fait l’effet d’une bombe. Les insultes se sont accumulées dans son courriel. Les choses n’ont fait qu’empirer lorsque le président Thabo Mbeki a cité le "merci" de Malan dans son discours à la nation, le qualifiant de signe "émouvant" de "maturité". Malan semblait faire la révérence au nouveau gouvernement. Mais il avait brisé un tabou : affirmer que les Blancs avaient été pardonnés, qu’on leur avait fait grâce, revenait à reconnaître tacitement que ces Blancs avaient fait quelque chose de mal. La plupart des Blancs rechignent à avouer dans quelle mesure ils ont fermé l’oeil sur les violences de l’apartheid ou en ont profité. Malan écrit maintenant sur le sida, son obsession depuis quelques années.

Il a commencé par approfondir les vues polémiques de Mbeki qui remettent en question le lien établi dans le milieu médical entre le VIH et le sida. Malan s’est alors mis à éplucher les statistiques dans ce domaine. Il affirme à présent que les taux d’infection sont largement surévalués, que les projections, générées par ordinateur, concernant la diffusion du virus sont fausses et que l’Afrique ne meurt pas du sida au rythme que l’on croit. C’est d’abord dans le magazine Rolling Stone qu’il a écrit cela en 2001. Des experts ont démoli sa théorie, mais il n’en démord pas. "Je ne vois pas comment je pourrais tout laisser comme ça et m’en aller - en partie parce que c’est fascinant, en partie parce que c’est une bonne histoire. C’est quelque chose qui donne du sens à ma vie." Adolescent, il écrivait sur les murs de sa banlieue blanche : "Dites-le haut et fort : Noir et fier de l’être". A l’époque, il se disait socialiste et sympathisant du combat des Noirs. Dans Mon coeur de traître, il affirme même avoir couché avec une Noire et s’en être vanté pendant des années comme étant "la preuve de [sa] bonne foi contre l’apartheid, de [son] triomphe sur [son] conditionnement d’Afrikaner". Toutefois, il se sentait secrètement coupable et se demandait si cette femme ne lui avait pas transmis une maladie. Reporter pour The Star lors de la révolte de Soweto, en 1976, il a vu de près la colère des Noirs. De peur d’être appelé sous les drapeaux, Malan quitte le pays en 1977 et atterrit à Los Angeles, où il écrit dans plusieurs journaux américains. Mais il ne peut rester loin de son pays. Un contrat avec un éditeur américain justifie son retour. Mon coeur de traître relate la plongée de Malan dans la violence de l’Afrique du Sud. Le livre, constamment réimprimé depuis quatorze ans, a été jugé à la fois brillant et raciste. Dans ces pages, Malan aime les Noirs tout en ayant peur d’eux. Il veut étouffer ses craintes primitives mais découvre qu’elles sont au coeur de son identité. Il s’agit d’un portrait honnête et caustique, mettant en scène son combat entre justice et racisme, entre violence et courage. Il ne le lit plus, désormais. "C’est ce que j’ai fait de mieux", dit-il, visiblement gêné. Et il semble que Malan a bel et bien perdu quelque chose. Du haut de son balcon, quand la saison est bonne, il peut apercevoir des dizaines de baleines. On croirait qu’il pourrait trouver la paix. Mais c’est précisément la paix qui lui pose problème. "Je me sens comme un Russe blanc réfugié à Paris dans les années 20, complètement désespéré. J’imagine que, si je suis malheureux, c’est parce que je ne me sens toujours pas à ma place ici. J’ai fait beaucoup d’erreurs dans ma vie. Je n’aurais jamais dû revenir en Afrique du Sud, ou alors j’aurais dû retrousser mes manches et faire ce que je croyais nécessaire. Ne plus être journaliste ni écrivain, mais gagner ma vie en faisant quelque chose qui me rapproche de la réalité. Au lieu de ça, je vis ici, dans cette espèce de paradis illusoire, superbe et étrangement calme. Je me sens coupé de presque tout. Sur le plan psychique, je ne me sens vraiment bien que lorsque les choses vont mal. Quand tout va bien, comme maintenant en Afrique du Sud, je ne sais plus du tout quoi faire. J’attends que certains événements se produisent. J’attends que le sens de ma vie me soit révélé."

Lynne Du ke

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