Sylvia Tshigo a appris qu’elle était mariée le jour où son mari s’est présenté chez elle, en mars 2003, pour réclamer le divorce. Ce Nigérian de 37 ans tenait dans sa main un certificat de mariage du ministère de l’Intérieur sud-africain indiquant qu’elle l’avait épousé en 2000. Il voulait, disait-il, rompre leur union, car sa mère était dans un état critique et il devait rentrer au Nigeria. Sidérée par la nouvelle, cette jeune femme de 31 ans s’est emportée contre son visiteur, puis contre le ministère de l’Intérieur, qui l’avait mariée et bien mariée. “Les fonctionnaires du ministère sont censés être des gens de confiance, s’exclame-t-elle. Je suis extrêmement déçue.”
Un avis que doivent partager des milliers de femmes sud-africaines. Au cours des trois dernières années, a piteusement reconnu le ministère, 3 387 Sud-Africaines abasourdies se sont plaintes de s’être retrouvées mariées sans être jamais passées devant monsieur le maire. Plus de 2 000 mariages ont été annulés et 1 000 autres font l’objet d’un réexamen.
Le ministère lui-même a été soumis à une enquête. On a ainsi découvert que, pour épouser une Sud-Africaine à son insu, il suffisait de remettre une enveloppe d’environ 750 dollars à l’un des nombreux fonctionnaires complaisants du ministère.
Ces certificats de mariage sont très précieux, car un étranger qui épouse une Sud-Africaine se voit automatiquement délivrer un visa permanent et un permis de travail, documents sans lesquels il peut être expulsé. L’Afrique du Sud étant le pays le plus avancé et le plus prospère de la région, il attire les immigrés en quête d’une nouvelle vie, mais aussi les criminels à la recherche d’une nouvelle identité. Le pseudo-époux de Sylvia Tshigo, par exemple, a été recruté en tant que médecin dans un grand hôpital public de Pretoria, au même titre qu’un citoyen sud-africain. “Cet homme a bien profité de mon nom”, dit-elle avec amertume.
Le nombre de femmes en colère ne cesse d’augmenter
Mais la tâche sera désormais beaucoup plus compliquée. En vertu d’une loi votée le 19 août dernier, tout étranger épousant une Sud-Africaine ne pourra effectuer une demande de visa permanent avant un délai de cinq ans.
En attendant, le nombre de femmes en colère ne cesse d’augmenter. Outre les 3 000 cas suspects ou avérés, 779 autres faux mariages sont apparus au grand jour le mois dernier à la suite d’une campagne du ministère de l’Intérieur encourageant toutes les célibataires sud-africaines à vérifier leur statut marital.
“Des femmes qui s’étaient rendues à la mairie pour se marier ont ainsi découvert qu’elles l’étaient déjà”, rapporte Leslie Mashokwe, porte-parole du ministère. “D’autres, qui avaient perdu leur pièce d’identité, ont reçu la nouvelle établie à un autre nom. Vous imaginez ? Vous apprenez soudain que vous n’êtes plus Mlle X mais Mme Y !” Mauvaise nouvelle aussi pour le ministère. Mais, lui, il a l’habitude. Son propre directeur général a reconnu qu’il existait une corruption endémique, et Nosiviwe Mapisa-Nqakula, la nouvelle ministre, a promis de l’éradiquer. Selon les résultats d’une enquête, les réfugiés et les demandeurs d’asile soudoient régulièrement des fonctionnaires pour qu’ils s’occupent de leur dossier. En mai dernier, une dizaine d’agents ont été arrêtés pour avoir établi de faux certificats de naissance. Le même mois, le chef de la police sud-africaine a révélé que les autorités britanniques avaient découvert “des pleins cartons de passeports sud-africains” dans le logement d’un individu soupçonné d’être un terroriste.
Mais la falsification des certificats de mariage est le délit le plus courant. “On a arrêté des fonctionnaires à tour de bras”, indique M. Mashokwe. Invité à donner un chiffre, il a répondu : “Peut-être plusieurs centaines.” En juin et juillet, 39 fonctionnaires ont été arrêtés dans la seule province de l’Etat libre. Dans le Mpumalanga voisin, un autre agent avait enregistré à lui seul quelque 500 faux mariages. Plusieurs de ces fonctionnaires ont été inculpés pour fraude et corruption. Les pseudo-maris viennent des quatre coins de la planète : Nigeria, Egypte, Pakistan, Chine, Inde, Bangladesh et Brésil. Début août, les enquêteurs ont mis la main sur un intermédiaire. Un Pakistanais, arrivé à Johannesburg par Kenya Airlines, avait laissé à dessein son bagage dans l’appareil pour pouvoir le récupérer au bureau des objets perdus et éviter de passer par la douane. Mais le personnel de la compagnie a ouvert son sac et y a trouvé pas moins de 38 passeports. La police, alertée, a suivi l’individu jusqu’au ministère de l’Intérieur, où on lui a remis des permis de séjour réservés aux étrangers mariés à des Sud-Africaines. Sans son arrestation, “38 femmes auraient été mariées sans s’en douter à ces gens-là ”, a déclaré Mme Nqakula, la nouvelle ministre.
Sharon Lafra niere