Voyage en Afrique du Sud

Accueil du site > Articles > Un peuple qui se croit invulnérable

Un peuple qui se croit invulnérable

jeudi 6 avril 2006, par

L’affaire des rapports non protégés entre un politicien de premier plan et une femme séropositive illustre la tendance des Sud-Africains à s’imaginer “à l’abri de la loi et de la maladie”, estime le quotidien Business Day.

Nous ne sommes pas vraiment des obsédés du sexe. Nous n’avons pas plus de rapports sexuels que n’importe quel autre peuple de la planète. Et nous sommes parfaitement informés sur les dangers des maladies sexuellement transmissibles. Alors, comment se fait-il que le sida fasse autant de ravages en Afrique du Sud ?

Grâce à l’ancien vice-président Jacob Zuma [successeur désigné du président Thabo Mbeki jusqu’à ce que des plaintes pour viol et pour corruption ne lui fassent perdre son poste, à la fin 2005], il est possible que nous obtenions une ébauche de réponse – aussi imparfaite et grossière soit-elle – à cette embarrassante question. Zuma a déclaré devant le tribunal de grande instance de Johannesburg avoir eu sciemment une relation sexuelle non protégée avec la plaignante, une jeune femme séropositive. Celle-ci l’accuse de viol, lui clame qu’elle était consentante. Le tribunal rendra prochainement son verdict sur cette sinistre affaire.

D’ores et déjà, des commentateurs interprètent le fait que Zuma ait admis avoir eu une relation sans préservatif avec une femme séropositive comme le signe d’un manque, voire d’une absence totale de discernement. Mais avions-nous besoin de preuves supplémentaires de son manque de bon sens ? Le comportement de cet homme durant le procès de son conseiller financier, Schabir Shaik, qui a été condamné l’an dernier pour corruption, n’a-t-il pas suffi à nous convaincre que la perspicacité n’était pas l’une de ses plus grandes qualités ?

Il serait déplacé de demander à quoi pensait exactement Zuma lorsqu’il a eu cette relation non protégée avec une femme séropositive. Nous l’avons déjà assez vu à l’œuvre pour savoir qu’il s’estimait invulnérable face à la honte et à la contrition, au code de bonne conduite du Congrès national africain [ANC, parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid] et, plus encore, à une grande maladie portant un tout petit nom.

Zuma se comporte comme un homme qui se croit à l’abri de la loi, de la maladie et du regard du public. Un homme qui a aussi une haute opinion de lui-même. Cette attitude s’explique moins par des exploits – il n’est pas le seul leader de l’ANC qui, sans avoir fait d’études, ait réussi à sortir du rang, si bien que son parcours n’a rien d’exceptionnel à cet égard –, que par la profonde conviction d’invulnérabilité qui caractérisait un certain nombre de dirigeants de l’ANC en exil.

Ces personnages tenaient entre leurs mains le sort d’une foule de jeunes gens. Selon leur caprice, les gens pouvaient connaître le confort d’une vie d’étudiant en Scandinavie, le purgatoire de l’exil au fin fond de la Bulgarie, ou l’enfer des marais angolais infestés de paludisme. Et ces hommes étaient vraiment invulnérables. Ils détenaient un tel pouvoir qu’ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient – aussi bien séparer un couple pour “venir personnellement en aide” à la femme qu’envoyer quelqu’un en mission suicide ou se montrer parfaitement indifférents au sort misérable de légions d’hommes et de femmes condamnés à croupir dans des camps.

2 millions de personnes infectées sans le savoir

Quand la démocratie est arrivée, certains de ces intouchables se sont adaptés et ont essayé de vivre comme tout être épris de liberté est censé le faire, c’est-à-dire en respectant les droits de chaque individu. Ils ont abandonné leurs anciennes manières et se sont efforcés de mener une vie ordinaire. Mais d’autres ont continué à se conduire comme des irresponsables, à l’abri de la loi, de la maladie et du regard du public. Malheureusement, ils ne sont pas les seuls invulnérables en Afrique du Sud. Selon le Conseil pour la recherche en sciences humaines, quelque 2 millions de Sud-Africains séropositifs ne s’estiment pas exposés au risque d’être infectés. Ils sont porteurs du virus et pensent être à l’abri de la maladie. Ils se croient invulnérables.

Comme presque tout en Afrique du Sud, cette impression d’invulnérabilité a une dimension raciale. Une étude réalisée en 2004 a révélé que le taux d’utilisation du préservatif parmi la population blanche se limitait à 16,7 %. Cela dans une communauté où la prévalence du sida, même si elle est faible par rapport aux Sud-Africains noirs, est relativement élevée, notamment si on la compare à celle des pays majoritairement blancs.

Nous n’avons pas plus de rapports sexuels que les autres peuples, nous savons que le sida tue, nous recevons davantage de préservatifs gratuits que nous ne pouvons en utiliser, et pourtant nous agissons comme si nous étions invincibles. L’attitude de Zuma, pour être honnête, n’éclaire pas tout, tant s’en faut. Mais son impression d’invulnérabilité face à la maladie et à la loi doit être familière à bon nombre d’entre nous. Et elle contribue dans une certaine mesure à expliquer pourquoi le sida, comme la criminalité et d’autres pathologies sociales, atteint de telles proportions en Afrique du Sud.

Les partisans de Zuma ne peuvent le sauver de l’infection, ni lui servir de bouclier contre le long bras de la loi. Mais au moins a-t-il de loyaux amis. Vers qui nous tournerons-nous quand notre impression d’invulnérabilité sera annihilée par une épidémie qui ne connaît ni race et ni classe ?

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette