Voyage en Afrique du Sud

Accueil du site > Articles > Une patronne noire ? Non, merci

Une patronne noire ? Non, merci

dimanche 29 août 2004, par

La bourgeoisie noire accède au premier des signes de richesse en Afrique du Sud : le recours aux domestiques. Mais ces employeurs, souvent issus des rangs de l’ANC, s’avèrent souvent plus durs que les Blancs...

Il fut un temps où ce que Doreen Morris pouvait espérer de mieux était de remplir le ventre des Blancs et de nettoyer leur maison. Etre de couleur noire dans l’Afrique du Sud de l’apartheid était synonyme d’horizon bouché, sinon de désespoir, surtout si l’on vivait dans une cabane de tôle, dans une township sous la coupe des bandes de délinquants. La petite fille avait bien quelques livres, comme dans Oui-Oui ou Le Club des Cinq, mais c’étaient des livres empruntés à la famille blanche dont sa mère était la bonne. Une journée de ménage, de cuisine et de garde d’enfants rapportait 1 rand [0,12 euro]. A l’adolescence, Doreen retroussa ses manches pour suivre les traces de sa mère. "Elle me disait d’être fière de mon travail, comme si ma vie en dépendait." Dix ans après l’effondrement de l’apartheid, une nouvelle génération de Noirs qui ont réussi est apparue, réclamant leur part du gâteau jusqu’alors réservé aux Blancs : bons emplois, belles voitures, systèmes d’arrosage automatiques, vacances à l’étranger. Pour ces enfants de la révolution, le meilleur signe extérieur de la réussite reste l’aide ménagère. Leurs parents, privés d’instruction et victimes de la discrimination sur le marché du travail, n’avaient souvent pas d’autre choix que le jardinage, la garde d’enfants, la cuisine et le ménage, leur vie durant. En moins d’une génération, cet héritage a été balayé et une nouvelle élite endosse le costume de l’employeur.

Les riches se sentent au-dessus des lois

L’adaptation ne se fait pas toujours sans mal, car le nombre de Noirs pauvres et au chômage n’a jamais été aussi élevé, et embaucher quelqu’un pour faire votre ménage ne fait pas partie de la culture noire. "Cela me mettait mal à l’aise que quelqu’un fasse des choses à ma place : je ne suis pas invalide, après tout", reconnaît Mme Morris. Les employés de maison s’attendent à un traitement préférentiel de la part de leurs employeurs noirs, confie Mme Morris. "Ils estiment que nous devrions être moins exigeants." Mme Morris avait emprunté une voie inhabituelle pour arriver au statut de "madame". Domestique comme sa mère, la jeune Doreen mit de l’argent de côté pour payer ses études. Elle décrocha un poste d’hôtesse d’accueil puis de secrétaire, avant de se faire remarquer par la direction de la télévision publique SABC, où elle devint la première Noire à annoncer les émissions en afrikaans. Passée ensuite sur la chaîne privée MNet, elle fut notamment envoyée à Cannes et à Hollywood pour acheter des émissions. Elle est aujourd’hui chef d’entreprise, fraîchement titulaire d’un MBA délivré par une université australienne et mariée à un autre PDG. Depuis que les premiers colons européens se sont installés dans l’ouest de la province du Cap, le traitement des employées de maison reste une question épineuse en Afrique du Sud. Elles furent d’abord esclaves, puis successivement servantes et bonnes et, quand ces mots ne furent plus au goût du jour, gouvernantes. L’avènement de Noirs employant des domestiques témoigne de la réussite de la nouvelle Afrique du Sud. Notre surprise fut donc grande d’apprendre qu’ils ont une réputation effroyable. "Les Noirs sont pires que les Blancs", se plaint Eunice Dhladhla, dont les parents et les grands-parents ont travaillé comme domestiques. Mme Dhladhla est devenue secrétaire générale adjointe du syndicat sud-africain des employés de maison. "Ils sont méchants et arrogants, même les employeurs qui sont députés de l’ANC, nos soi-disant camarades." Dans une des rares études universitaires sur le sujet, effectuée il y a quelques années et fondée sur un questionnaire envoyé à 500 employeurs et sur des entretiens réalisés avec 20 domestiques, la psychologue Pumla Gobodo-Madikizela a découvert que les employées de maison souffrent du manque de respect des familles noires où elles travaillent et que certaines ressentent une atteinte à leur féminité et à leur dignité. Selon l’une des principales agences de placement du pays, 85 % des femmes inscrites chez elle, pratiquement toutes des Noires, refusent de travailler pour des personnes de leur communauté. "Dès qu’on précise qu’il s’agit d’une famille noire, elles refusent. D’après elles, on ne peut pas se fier aux patronnes noires, les salaires sont plus bas et les conditions de travail plus mauvaises", rapporte le propriétaire de l’agence, qui nous a demandé de ne pas citer le nom de sa société. "Les employeurs blancs peuvent être horribles, mais les Noirs riches sont notoirement connus pour leur sentiment d’impunité. Ils se considèrent comme au-dessus des lois et croient qu’ils peuvent faire la pluie et le beau temps." Un jour, se rappelle-t-il, dans la salle d’attente pleine d’employées de maison, l’une d’elles s’est mise à singer les manières affectées d’une "soeur" devenue "madame", provoquant l’hilarité générale.

Ann Boshoff, chef de la South African Homemakers Organisation, note une amélioration de la situation, obtenue grâce aux efforts pour responsabiliser les employeurs, même si elle reconnaît la persistance du problème. "Nous n’aimons pas trop le crier sur les toits mais c’est vrai, il y a beaucoup d’exploitation. On constate des abus dans toutes les communautés, mais nous recevons davantage de plaintes concernant les employeurs noirs et indiens." Les relations entre Sud-Africains noirs et d’origine indienne sont tendues depuis qu’ouvriers et cadres venus du sous-continent se sont installés à Durban, il y a un siècle. Dans sa belle maison, Doreen Morris assure qu’elle-même et ses amis noirs font tout leur possible pour traiter leur personnel avec dignité. Elle fut blessée quand l’employée de maison d’une amie blanche chez qui elle séjournait refusa de faire son ménage, au motif qu’elle ne travaillait pas pour des gens de sa communauté. "J’étais abasourdie. Elle était catégorique." Mais, tout en se disant mal à l’aise dans son statut de patronne, elle "n’éprouve pas en permanence un sentiment de culpabilité". "Je pense que c’est bon pour l’économie."

Rory Car roll

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette